vendredi 5 août 2011

Chicago Blues : A living History

Chicago Blues : A living History

Dans un post précédent je vous avez signalé la sortie de cet album et sa nomination aux Grammys awards 2010.
Voici la traduction du livret ainsi que la sortie du second album avec son livret.
Ils sont diffusés par la FNAC. Ne les ratez pas, si vous aimez le Chicago Blues !


Couverture de l'album
Chicago Blues : A Living History
Le Chicago Blues : A Living History est un hommage au passé, au présent ainsi qu’à l’avenir du Chicago Blues. Il rend hommage à ses créateurs, à sa riche histoire, à ses représentants actuels et à sa place très singulière dans la (r)évolution de la musique américaine du 20ème siècle. Cet album apporte un témoignage sur l’histoire de ce genre dans ce qu’il a de meilleur, puisque les artistes qui jouent sur cet album sont quatre des plus grands musiciens vivants de cette tradition. Billy Boy Arnold, John Primer, Billy Branch et Lurrie Bell sont la passerelle entre ceux qui étaient à l’origine de ce genre et le blues actuel de Chicago ; chacun d’entre eux a un pied dans une génération de l’histoire du Chicago Blues jusqu’à nos jours. C’est à travers eux que le Chicago Blues reste une tradition et vit encore.
Parce qu’il nous est impossible de savoir si ces artistes seront le dernier maillon de la chaîne de cette tradition, si d’autres pourront la perpétuer, cet enregistrement est un document qui tombe à point nommé et il est par conséquent essentiel.

C’est parce qu’il s’agit de ces quatre artistes que cette occasion est exceptionnelle et sans eux, il n’aurait pas été possible de réaliser ce projet. Il était donc important de saisir ce moment.

Cela n’est en rien une anthologie ou une compilation de ce qui s’est passé avant. L’histoire, avec ce CD se fait en même temps qu’elle est représentée. Il ne s’agit pas d’un enregistrement « rétro », il s’agirait plutôt de l’inverse. Bien que la musique a été enregistrée sur bande analogique et que l’on a prêté une attention toute particulière au son du studio d’enregistrement ainsi qu’aux techniques de micros utilisées alors dans les différentes périodes des premiers enregistrements, il ne s’agit ni de célébrer les techniques ou les technologies du passé, ni même de tenter une approche d’anthropologie ou d’archives pour photocopier cette musique du passé. Ce serait en contradiction avec la tradition et l’esprit dans lequel elle a été crée.

Plus important encore, je ne voulais pas être limité par les contraintes inhérentes au concept de ce projet qui aurait pu ne pas mettre en valeur les styles très accomplis de chaque artiste. Au contraire, nous avons choisi les chansons ensemble et ils ont compris qu’ils avaient la liberté de s’approprier chaque chanson comme ils l’entendaient.

Ce CD n’a pas pour but d’être une histoire détaillée du Chicago Blues. De part la nature même de ce projet et de part l’histoire très riche de cette musique, il a été tout simplement impossible de rendre hommage à tous les artistes qui ont contribué à façonner ce genre. Ce fut peut-être l’aspect le plus difficile et le plus frustrant dans la production de cet enregistrement.

Les artistes que j’ai choisis pour figurer dans ce CD en tant que pionniers incontestables du son Chicago Blues se sont imposés par leur contribution totale comme innovateurs du son, dans la mesure où leur contribution a influencé le reste.

En faisant ce choix, j’ai dû laisser de côté de nombreuses figures importantes de cette musique qui ont aussi laissé leurs empreintes indélébiles sur le son. Néanmoins cet enregistrement, sur deux disques, permet aux auditeurs d’entendre l’évolution du son Chicago Blues par ordre chronologique - des années 1940 jusqu’à nos jours dans lequel jouent 4 musiciens, héritiers de cette tradition.

Une autre décision que j’ai dû prendre a été de n’inclure aucune femme artiste de blues dans cet hommage. Bien qu’il y ait eu des artistes femmes de blues qui ont très certainement eu un impact sur le son Chicago Blues dans l’histoire de la musique et qui avaient un style remarquable, étant donné le concept du projet aucune ne pouvait être considérée comme innovatrice ou créatrice du son. Tout comme la période du blues dans les années 20 et 30 a été dominée par des chanteuses de blues classique qui étaient des innovatrices de cette époque, ceux qui ont innové le Chicago Blues des années 40 jusqu’à nos jours sont des artistes masculins.

Le disque n°1 commence avec My Little Machine de John Lee Williamson et est considéré comme le premier enregistrement de Chicago Blues qui a introduit la batterie dans une formation. Ensuite il nous mène sur les traces du piano des années 40 qui domine jusqu’à la fin de cette décennie et où la popularité de Muddy Waters a aidé à mettre en scène la guitare électrique pour remplacer le piano comme instrument de base qui dominait l’ensemble. Le disque n°1 continue avec l’évolution du son électrifié au sein du groupe au début des années 1950 avec également la mise en lumière du son de l’harmonica électrifié.

Le disque n°2 nous plonge dans la période classique et fertile de la moitié des années 1950 quand le Chicago Blues est en pleine effervescence. Il continue jusqu’aux années 1960 alors que le son du Chicago Blues, généralement qualifié d’après-guerre, a laissé place à un style électrique plus moderne. Il continue encore avec des exemples des années 1970, 80 et 90 et montre l’influence que les formes musicales plus nouvelles, plus populaires ont eu sur le son de Chicago. Ces exemples démontrent comment les formes musicales les plus contemporaines que le Chicago Blues a généré ont influencé les artistes actuels. Peut-être que plus que tous, Carlos Johnson, invité d’honneur, est la preuve de cette influence et représente le Chicago Blues contemporain du nouveau millénaire. Alors que les générations se succèdent et que les musiciens du Chicago Blues s’éloignent de plus en plus des auteurs et des héritiers directs de cette musique, ce sera cette forme d’adaptation et ce souffle de nouveaux sons issus du présent qui détermineront le chemin que prendra la tradition.

Quand j’ai apporté cette idée de CD à chaque artiste, aucune question n’a été posée. Tous voulaient en faire partie. Cet enregistrement est un vrai labeur d’amour venant de tous ceux qui y ont participé. La passion, la ferveur et l’engagement qu’ils y ont apporté sont la preuve de leur dévouement inconditionnel à cette musique et à son héritage. Les pères du passé, les fils et les filles d’aujourd’hui passeront le flambeau aux nouvelles générations du Chicago Blues et ce quelle que soit la forme qu’il prendra.

Larry Skoller,
Producteur, Chicago Blues: A living History

En vente à la FNAC :

 Couverture de Chicago Blues
A Living History
The (R)evolution

Avec The (R)evolution Continues, Chicago Blues : A Living History continue son hommage au Chicago Blues en sortant un deuxième album qui célèbre l'évolution de cette musique qui était à l'avant-garde d'une révolution de la musique américaine du XXème siècle. Cette évolution a non seulement jeté les fondements du Rock & Roll et de la Pop music que nous connaissons aujourd’hui, mais a exercé un effet incalculable sur la société américaine dans son ensemble, et a finalement influencé la vie des gens à un niveau global autant que n'importe quelle autre forme d'art américaine.

Comme avec Chicago Blues : A Living History, notre premier album, The (R)evolution Continues couvre le Chicago Blues avec le piano comme instrument principal dans les années 1940 jusqu’à la période classique des années 50 avec l’électrification de la guitare et de l’harmonica. The (R)evolution Continues accentue encore l’ éloignement du son classique du Chicago Blues, qui a été décrit comme «country-blues électrifié», vers la musique qui deviendra le Rock & Roll.

1955 a été une année clé et décisive pour le Chicago Blues. Il marque l'année où les principaux artistes afro-américains ont croisé le public blanc, ayant pour résultat des succès commerciaux pour les compagnies discographiques qui avaient précédemment vendu des disques de Blues à un marché principalement afro-américain. Ce fut également le début du déclin du son classique du Chicago Blues. Les entreprises discographiques avaient commencé à s’éloigner de ce son au profit de rythmes plus rapides de ce rock & roll que le jeune public blanc américain achetait massivement. En 1955, les ventes ont explosé grâce aux hits de Bo Diddley et de Chuck Berry sur le label Chess Records à Chicago, et le Rock & Roll en a émergé ; par la suite, cette période sera reconnue comme «l’âge d'or » du Chicago Blues.

Les événements de 1955 avaient même conduit Muddy Waters, roi régnant sur le Chicago Blues, à un quasi-éloignement. Ce n'est qu'au début des années 60 qu'il a commencé à gagner la notoriété en dehors de la communauté africaine-américaine ; au milieu des années 60, un nouveau public blanc a relancé sa carrière. Ce même public a été exposé au Chicago Blues par les enregistrements des Rolling Stones et autres groupes de rock britanniques qui reprenaient des chansons de Muddy Waters, Billy Boy Arnold, Howlin' Wolf, et Willie Dixon, entre autres. Bien que le Blues soit né aux Etats-Unis, il a été en grande partie (re)introduit auprès de l’Amérique blanche par ces groupes britanniques qui faisaient des reprises de Chicago Blues. Par la suite, les auditeurs américains se sont rendus compte que derrière cette nouvelle musique britannique, le Rock était en fait un «Enfant du Blues».

Peu d'innovations dans la musique contemporaine sont le résultat d'un « big bang. » Elles évoluent lentement de facteurs géographiques et sociaux, de changements des conditions de vie qui peuvent se réunir à n'importe quel moment. Les artistes du Chicago Blues, la plupart venus du Sud et qui étaient les héritiers des field hollers et du Blues du Delta du Mississippi, ont été la passerelle musicale à l'âge d'or du Chicago Blues. A l’image des bluesmen du Delta tels que Charley Patton, Son House et Robert Johnson avant eux, ces artistes ont été les innovateurs de leur temps, et au milieu des années 50 ils ont ouvert la voix au son électrique d'ensemble qui a été la base dont le Rock et la musique pop ont surgi. Bien que cet âge d'or ait connu son pic au milieu des années 50, leur musique demeure essentielle et maintient la tradition vivante à ce jour.

Pendant les années 60, des artistes comme Buddy Guy et James Cotton s’envolaient vers leur succès individuel et produisaient des enregistrements de Chicago Blues plus modernes et plus explosifs. Avec Otis Rush, Magic Sam et d'autres, ils ont été pionniers du son qui a incorporé plus de volume, plus de virtuosité, ajoutant les éléments soul, funk et jazz et, ironiquement, le son naissant du Rock qui était déjà redevable au Chicago Blues. Ces influences contemporaines ont marqué l'évolution de la musique afro-américaine pendant cette ère post-classique du Chicago Blues de manière similaire que les sons sophistiqués du jazz big-band qui ont dominé la scène musicale afro-américaine des années 30 et 40, ont influencé des musiciens de Chicago Blues comme Little Walter, Dave et Louis Myers, Robert Lockwood, Jr. et Fred Below ; ceux-ci ont ensuite introduit ces éléments dans le son du Chicago Blues des années 50.

En produisant un hommage qui traverse l'histoire d'un genre musical innovant, il était important pour nous de ne pas être coincé par une notion purement d’archivage. Bien que la plus grande part ait été ordonnée selon l’année de sa version initiale, comme sur notre premier album, l’ordre des pistes ne suit pas une chronologie stricte. C'est surtout une expérience d’écoute qui veut s’articuler autour de l'évolution dynamique du son du Chicago Blues.

Par tradition, le genre est défini par une musique qui vit ; elle respire, elle prolifère. The (R)evolution Continues n'est ni une anthologie ni une compilation des enregistrements par période ; c'est un nouvel enregistrement, y compris des interprétations contemporaines de certaines chansons, qui célèbre le passé, le présent, et le futur du Chicago Blues.

The (R)evolution Continues

Le succès lors des débuts de Chicago Blues: A Living History --y compris une nomination aux Grammy Awards dans la catégorie Meilleur Album Traditionnel de Blues--nous a donné l'occasion d’amplifier ce projet essentiel. Il nous a permis d'atteindre encore plus notre but de supporter cette musique en augmentant et en élargissant la sensibilisation du public sur sa tradition, son histoire et ses plus grands artistes.

La clé à la suite du premier volume était d'inviter des artistes majeurs et émergents qui pourraient non seulement apporter une contribution musicale importante mais, de manière plus significative, compléteraient les principaux artistes exceptionnels de l'enregistrement précédent --Billy Boy Arnold, John Primer, Billy Branch, Lurrie Bell et Carlos Johnson—autour desquels ce projet a été élaboré.

Cela n'a pas pris longtemps pour savoir qui seraient ces artistes sur le nouvel enregistrement.

En haut de notre liste était M. Buddy Guy, roi incontesté du Chicago Blues. Peut-être plus que n'importe qui d’autre vivant, il personnifie la tradition du Chicago Blues, et il est l'un des plus grands représentants vivants du genre, un trésor de la musique américaine.

Une autre légende parmi nous, et un des artistes de Chicago Blues les plus importants et les plus innovateurs ayant une place indéniable dans l'histoire de cette musique, c’est l’exceptionnel leader et maître d’harmonica, Mr. ''Superharp'' James Cotton. Il a non seulement aidé à mettre en avant l'harmonica dans le Blues aux côtés de Muddy Waters pendant les années 1950, mais ses groupes pleins d’énergie, funky, avec une base de boogie ont contribué à définir le Chicago Blues contemporain après les années 60.

Naturellement, la gloire du Chicago Blues profond dans ce qu’il a de plus simple devait être représenté sur cet enregistrement. Avec sa fusion des styles urbains rugueux et du country Blues électrifié qui sont le noyau du genre, M. Magic Slim était le seul choix possible.

Nous avons su qu'il n'y a personne de plus qualifié pour représenter la présence importante des divas du Chicago Blues du début des années 80 au présent que Zora Young ; elle est présente sur la scène du Chicago Blues depuis plus de trente ans. Parente éloignée de Howlin' Wolf, elle est arrivée du Mississippi à Chicago à l'âge de sept ; elle y a eu pour mentor Sunnyland Slim. Rendre hommage à Sunnyland Slim sur cet enregistrement prend tout son sens.

Enfin, nous avons demandé à Ronnie Baker Brooks, fils du grand Lonnie Brooks, d’y participer. Ronnie est à la tête d’artistes de Chicago Blues qui combinent le vieux avec le nouveau, le passé avec le futur, menant la nouvelle génération du genre dans le XXIème siècle.

Non seulement ces icônes du Chicago Blues ont accepté notre invitation, mais ils ont apporté leur passion et leur générosité extraordinaires au projet. Par leur enthousiasme débordant, il est devenu clair que l'occasion de participer à cet hommage à la musique dont ils sont les pionniers, signifie quelque chose très spécial à chacun d’entre eux.

Bien que le Chicago Blues et ses représentants n’auront peut-être jamais la chance de faire partie de la culture pop actuelle, ils ont eu une si grande influence dans sa création, que nous espérons qu’en plus du premier album, Chicago Blues: A Living History - The (R)evolution Continues servira non seulement d'expérience musicale passionnante pour les amoureux du Blues, mais contribuera également au patrimoine de la musique pour les générations de fans à venir.



Larry Skoller, producteur

En vente à la FNAC :

Il l'aimait (6 et fin)

Un combat pour vivre ses origines ou un passeport pour Mon pays…

Depuis son retour de mai 2004, il ne pense plus qu’à ça : obtenir la nationalité algérienne. Il écrit au ministre de la justice en Algérie. Dans le même temps il trouve sa place dans le mouvement associatif pour développer les échanges culturels, les entraides entre les deux rives de la Méditerranée. C’est sa façon d’attendre. C’est sa petite contribution à la vie algérienne.

Mais ça ne lui suffit pas ! À plus de 57 ans, il a pris la décision de demander la nationalité algérienne, car il considère que sa terre natale est SON Pays et qu’à l’époque où il a été expatrié, il n’avait pas le choix et, les années passant, il lui semble temps de mettre fin à une situation qu’il n’a jamais souhaitée et qu’il ne supporte plus.

À la retraite depuis septembre 2003, il peut à présent se rapprocher plus encore de SON pays et de SA ville, Constantine. Il peut enfin venir plus souvent partager la vie de ses frères algériens.

Avant de terminer sa vie, il voudrait inscrire ce symbole, afin que ses enfants et petits enfants se souviennent que c’est la fraternité qui fait la richesse des hommes et des femmes qui vivent sur cette Terre.

Mais la réponse tarde à venir ! Alors Il fouille les sites officiels sur Internet et essaie de s’y retrouver. Il s’adresse à nouveau au ministre de la justice et cette fois, il adresse une copie à l’ambassadeur d’Algérie en France.

Il insiste pour dire combien son questionnement n’a pas varié et surtout combien sa motivation de devenir citoyen algérien s’est renforcée, à l’occasion des derniers évènements.

Il précise enfin qu’il sera à nouveau sur le territoire algérien en septembre prochain, à l’occasion de son retour annuel à Constantine. Il sera tout à fait à même de se rendre à Alger pour satisfaire à toute démarche administrative.
Il obtient un courrier du Consul d’Algérie duquel il dépend qui lui rappelle le cadre législatif algérien en vigueur. Il ne se décourage pas et rédige un nouveau courrier pour attirer son attention sur ce type de demande, afin peut-être de favoriser l’émergence future d’un nouvel article au code de la Nationalité, dans le cas d’une révision future. Sans doute n’est-il pas assailli de demandes de ce type et pourtant, dans le contexte actuel difficile des relations entre la France et l’Algérie, celle-ci prend une résonance particulière : dans la perspective d’une réconciliation des peuples des deux rives, dans le cadre d’une Histoire commune enfin reconstruite et assumée pleinement, ce type de décision pèserait vraiment en faveur d’une Algérie moderne, libre et reconnue comme une grande nation du Maghreb, partenaire incontournable de la France et de la communauté européenne. Il espère bien que ces éléments de réflexions entreront un jour en jeu et favoriseront un aménagement du code de la nationalité.

Pour l’heure, il continue d’espérer pouvoir acquérir la nationalité de SON pays de naissance. Selon l’article 10 du code de la nationalité, l’alinéa 1 précise « D’avoir sa résidence en Algérie depuis 7 ans au moins au jour de la demande. », l’alinéa 2 stipule « D’avoir sa résidence en Algérie au moment de la signature du décret accordant la naturalisation ».

Il lui demande donc comment, dans le cadre légal actuel, il est possible de satisfaire à ces deux conditions, étant donné que les visas touristiques sont accordés pour un mois et que le mieux qu’il puisse espérer est un visa culturel d’une durée maximale de trois mois. Ses 58 ans, lui permettent d’espérer avoir le temps de remplir les conditions.

La seule possibilité imaginable est la carte de résident renouvelable tous les deux ans. Mais où sont les textes législatifs qui régissent ce cas et quelles sont les formalités à accomplir pour l’obtenir ainsi que les conditions d’obtention ?

Enfin, des mois plus tard il reçoit une réponse du Consul qui le renvoie à la Wilaya de Constantine, seule habilitée à traiter des cartes de résident. Par contre, il ne sait toujours pas quelles conditions remplir !

Ce passeport pour son propre pays, qu’il est difficile à obtenir ! Comment faire comprendre les choses au-delà du seul aspect réglementaire ? Cet attachement au sol natal que tous les humains ressentent est-il si contraire aux lois ?

« Tu vois, Ksentina, j’en ai ramené des souvenirs et des enseignements ! Je ne cesserai de faire ta promotion, car vois-tu, chère amante, tu es et tu resteras à jamais la plus belle ville du monde, perchée sur ton rocher, s’offrant à la vue de tous et réservant tes douceurs pour l’invité. Attends-moi ! »
Yahia de Constantine (Jean-Michel Pascal)
De son exil en France, le 25 août 2008

jeudi 4 août 2011

Un moment fort, exceptionnel

Un moment fort, exceptionnel

L’Avant-Scène-Cognac, 7 mars 2005, avec Léa Dant
Ce jour là, je me rends au théâtre de Cognac pour rencontrer Léa qui, pour la Compagnie Théâtre du Voyage Intérieur, va m’interviewer sur ce qui est pour moi un tournant de ma vie. Parmi de très nombreux témoignages, elle en sélectionnera six qui constitueront son spectacle « Je cheminerai toujours » .

Même si ma relation ne figure pas parmi les textes retenus pour le spectacle, j’ai eu l’immense joie de vivre une soirée inoubliable lorsque, quelques temps après, les comédiens sont venus spécialement pour nous restituer nos récits. Un spectacle privé en quelque sorte et un moment de partage extraordinaire avec la Compagnie du Théâtre du voyage intérieur et l’équipe de l’avant-scène, lors du repas qui a conclu la soirée.

Je livre au lecteur ce récit que j’ai remis en forme d’après la bande magnétique que m’a gentiment remise Léa. Cette remise en forme, nécessaire pour une lecture facilitée, a consisté à gommer les traces du langage oral qui parasite considérablement la compréhension.

« Ce passage de ma vie, il est encore en cours de fabrication (rires)… Parce qu’en fin de compte, il démarre. J’avais quatorze ans, et je n’étais pas en métropole, j’étais en Algérie.

Donc je suis un enfant d’Algérie, français qui a été obligé de partir et qui ne l’a pas choisi. Ce départ, il a eu plusieurs vécus après. Parce qu’à quatorze ans, on est encore un gamin. On ne se rend pas encore tout à fait compte de ce qui se passe. On part… Bon, c’était la guerre, et l’indépendance arrivait. l’Algérie n’était plus française, mais, on ne voit pas tout ce que l’on voit quand on est un adulte bien entendu.

Et je suis donc parti avant mes parents, au mois d’août 62, une date que tout le monde connaît. Enfin, tout le monde… Ceux qui sont dans mon cas. Je me suis retrouvé en France, dans un internat, en Charente-Maritime, pas loin d’ici et ma vie de déraciné à commencé. J’ai eu une deuxième vie. J’en ai eu conscience très tôt. Même si j’étais déjà venu en France en vacances, là, j’ai réalisé que j’entamais une autre vie, ne serait-ce que parce que je me sentais complètement décalé dans cet internat. Il y avait des expressions d’ici que je ne comprenais pas forcément. Par exemple, il y avait quelque chose de très drôle (rire) : moi j’avais toujours entendu parler de pion dans les lycées, dans les collèges. J’arrive devant le grand ponte du lycée, premier contact et puis je lui parle de pions, je ne vous dis pas la tête qu’il a fait ! Des choses comme ça, des choses toutes bêtes… évidemment, des différences de mœurs, d’habitudes, etc…

Et puis, très vite, comme j’ai vécu quand même dans une atmosphère très influencée par l’extrémisme de droite (l’énorme majorité des gens en Algérie soutenait l’OAS), je me suis retrouvé évidemment tenant de l’Algérie française, avec tout ce que ça comportait, y compris l’inadmissible, mais c’est comme ça… Je fais partie des enfants manipulés puisque, au collège, nous transportions des tracts dans nos sacs. Nous étions instrumentalisés, bien entendu. Ça n’est pas seulement le fait de cette guerre-là, c’est le fait de toutes les guerres, où tous les moyens sont bons pour parvenir à ses fins. Puis je suis allé à Paris. Là encore, je me suis retrouvé dans une métropole, dans un truc immense, avec des habitudes, des mœurs complètement étrangères à mon vécu. Et puis ça m’a poursuivi longtemps, y compris lorsque je suis devenu enseignant. Je ne me suis jamais senti à ma place. Mais je ne mesurais pas encore. Alors, pendant mes années de lycée, j’ai eu la chance de tomber sur des profs extraordinaires qui m’ont compris, qui ont su me prendre par le bon bout. J’ai eu la chance de vivre mai 68, qui est encore un tournant ! Mais ça n’est pas de lui dont je veux parler.

Je suis tombé sur un prof de français qui avait une intelligence extraordinaire. Un grand militant, d’un grand parti de gauche et il m’a fait comprendre ce qui se passait, par le biais de la culture. L’attachement à la culture que j’ai aujourd’hui, je la lui dois. Je crois que je lui dois beaucoup. Il m’a aidé à comprendre qu’en fin de compte j’avais été utilisé, manipulé, que les idées que j’avais dans la tête par rapport à mon pays, ça n’était pas forcément ça, qu’il y a des choses qu’on m’avait cachées, etc… Petit à petit, je me suis fait une conscience politique, sans qu’il me dirige. Je me suis retrouvé engagé dans les évènements de mai 68, mais du bon côté de la barrière ce coup-là.

Parce que je crois qu’y a un bon et un mauvais côté de la barrière. Je me suis battu avec les forces de gauche, et puis j’ai eu une carrière de militant et politique et syndical etc… etc…

Mais je n’avais pas encore la conscience de ce qui me gênait dans ma vie. Aux alentours de la trentaine, il a fallu que j’arrive vers les trente ans à peu près, après avoir divorcé, j’ai fait une pause qui a été propice à une réflexion plus prolongée sur moi-même.

J’ai eu cet appel des racines. C’était confus, diffus, au tout début et puis ça s’est précisé, d’autant que j’ai trouvé une compagne qui était tout à fait étrangère à ça. Mais dans les idées, tout à fait prête à accepter ça.

Et puis, petit à petit, j’ai découvert que ce qui me manquait. C’était cette terre !

Je n’arrivais pas à me faire une vraie identité, malgré le fait que j’étais un militant, que j’étais engagé, que j’avais des responsabilités, que je faisais un métier engageant puisque enseignant donc un métier à responsabilité et qui demande quand même de développer sa personnalité, il me manquait ça. Mais je ne voulais pas y retourner tout seul parce qu’y aller tout seul ça se raccrochait tellement à un vécu difficile…

Il y avait le vécu heureux, mais aussi celui de la guerre. Donc, il y avait les peurs quand même. Il faut savoir que moi, jusqu’à l’âge de vingt-cinq, peut-être vingt-six ans, je me retournais dans la rue, la nuit, pour savoir si je n’étais pas suivi… Á Constantine, ma ville natale, je dormais à côté d’une ruelle qui était entre la prison et le cimetière musulman qui servait de refuge aux combattants qu’on appelait des fellagas. C’était donc des combattants de la liberté de l’Algérie. Je les entendais à travers les persiennes. Pour un enfant qui a entre six et quatorze ans, ça ne rassure pas.

De plus, il y avait des activistes de l’OAS qui passaient par là, qui manipulaient des armes, des grenades, des charges de plastic etc… Je peux vous dire que je » balisais sec » . En France, pendant des années, j’avais des hallucinations la nuit. Je voyais les poignées de porte tourner, quelqu’un rentrer, quel que soit le lieu où je me trouvais. C’était terrible. Encore aujourd’hui, je ne peux pas entendre d’explosions. Par exemple, je m’engueule régulièrement avec les gens qui balancent des pétards dans les manifs. Je leur dis « vous ne savez pas ce que c’est qu’une vraie explosion ? » Quand vous le savez, quand vous l’avez vécu, vous hésitez à le faire. C’est vrai que ça n’est pas forcément juste, la réaction que j’aie, mais elle est plus forte que moi.

Donc, voilà, j’avais tout ça, j’avais tout ce vécu et j’ai quand même réussi à trouver le moyen de connaître quelqu’un qui était devenu un grand, grand ami. C’était un parent d’élève d’ailleurs et ma façon de gommer la peur c’était d’être avec quelqu’un d’autre et puis quelqu’un qui était de la même année que moi. Il était arabe, enfin Algérien, je précise Algérien, parce qu’ils n’aiment pas qu’on dise arabe. Ils considèrent qu’ils ne font pas partie du monde arabe. Donc, Algérien musulman, même âge que moi. La seule différence entre lui et moi c’est qu’il habitait Alger et moi Constantine et que lui évidemment était de l’autre côté. Il était du côté des opprimés, comme moi j’étais du côté, entre guillemets, des dominateurs. Je n’étais pas un colon, bien sûr, mais bon, n’empêche que les Français étaient les dominants. C’est comme ça. Le colonialisme, c’est ça. Et donc, il m’a proposé qu’on y aille ensemble. J’ai emmené ma petite famille là-bas : mes enfants de mon premier mariage, mon fils qui avait trois ans et ma femme.

Nous voilà partis en vacances pendant un mois. Ça a été mon premier contact, depuis 1962, avec mon pays. Alors on a débarqué à Alger et ensuite, je suis allé à Constantine avec ma famille en voiture. Ça a été extraordinaire, même si une semaine c’est un peu court, bien entendu. Séjour constantinois un peu perturbé parce que mon fils avait une otite, mais aussi parce qu’il faisait très chaud, ma femme ne supporte pas les grosses chaleurs. Il n’empêche que j’avais repris contact et que surtout, quand je suis arrivé dans MA rue j’ai retrouvé mon ancien voisin, vingt ans après. Le pire, c’est quand il a vu arriver la voiture : il est descendu et alors que je l’avais connu gamin, plus jeune que moi, je me suis entendu dire « Toi, je te connais ! » . J’avais la barbe, les cheveux longs, frisés et je me suis dis « Comment peut-il me reconnaître ? » Et il me lance « T’es Jean-Michel. » , et alors là, je suis tombé des nues et, par déduction, comme je voyais qu’il venait de la maison en face de la mienne, de la nôtre à l’époque, j’ai soudain réalisé « C’est pas vrai… t’es pas Mourad ? » « Et si, je suis Mourad… » . C’est extraordinaire, vingt ans après, je n’imaginais pas qu’il pouvait habiter au même endroit, d’autant qu’on était dans une partie du quartier qui était assez vieille. Avant de revenir, je pensais que c’était détruit et j’étais étonné de retrouver la maison.

Ça a été un choc émotionnel extrêmement fort. J’ai revu ma maison et nous sommes rentrés en France. Mais j’étais frustré, parce que je n’avais pas retrouvé mes sensations, certains lieux, certaines heures etc.…

Tout ça on ne le sait pas avant, on le réalise après. Et donc, dès ce retour, j’avais toujours dit : » Je retournerais, premier voyage à ma retraite, je retournerais, mais tout seul » . Tout seul, tout seul, un mois tout seul, parce que j’ai besoin de ça. Ce sont mes enfants qui m’ont offert le voyage pour ma retraite et j’y suis donc retourné en mai 2004. Je n’ai pas eu le même choc. J’ai retrouvé l’Algérie après la décennie noire , avec cette montée, cette flambée d’islamisme qu’y a eu, avec, les massacres et tout ce qui a suivi. À présent, on revient à une situation un peu plus normale, même si tous les problèmes ne sont pas réglés. Donc, j’ai pu retrouver des sensations, j’ai revécu des situations. La première nuit je l’ai passée à l’hôtel et après je suis allé chez l’habitant. Ça ne m’a pas posé de problèmes. J’ai vécu comme si je n’en étais pas parti. Je me suis remis aux habitudes de là-bas. Alors, j’ai goûté avec un délice extraordinaire le fait de pas aller au supermarché, parce qu’il n’y en a pas. Donc, de faire mes courses comme je les faisais dans mon enfance, chez l’épicier du coin, tout simplement. De passer par le marché, lors d’une ballade, pour prendre une babiole était fantastique. J’ai retrouvé tout ça naturellement et j’ai perçu à nouveau des choses que j’avais oubliées qui sont revenues sans peine.

Et lors de ce voyage, j’ai rencontré beaucoup de gens : des universitaires, des gens du peuple, des ouvriers, des gens de toutes les catégories, beaucoup d’intellectuels, des enseignants. Et, à peu près au milieu de mon séjour, j’ai dit aux amis qu’étaient avec moi : « Voilà, ça y est : je suis dans l’Algérie de demain ! » .

Le « contentieux » que j’avais venait d’être réglé comme ça. J’avais réussi à m’en défaire. C’est à dire toute la partie mélancolie, nostalgie, pas toujours très saine même si on est du bon côté de la barrière. Il y a quand même des choses comme ça. Je me rappelle que lors de mon premier séjour, j’avais dit à ma femme, alors qu’elle voulait rester dans la voiture parce qu’elle était fatiguée : « Tu ne restes pas seule, à cet endroit-là, avec Julien.» . Ce que je ne lui disais pas, c’est que j’avais peur qu’on lui fasse du mal ! J’étais ENCORE dans le passé. C’est extraordinaire : alors que je défends l’Algérie algérienne que je suis ravi que mon pays soit indépendant, ne soit plus sous le joug colonial etc.… j’avais peur !

J’ai été rassuré, parce que Bedos a eu la même impression lorsqu’il est retourné en Algérie, à l’occasion du tournage d’une émission de télévision. Lui aussi retournait pour la première fois et il a eu le même sentiment de peur. Il a tourné ça en disant « Y a qu’des arabes ! » , mais bon, ça c’est son humour que l’on connaît bien. Mais… derrière il retrouvait des sensations de peur, qu’il avait du temps de la guerre, tout simplement. Ça m’a rassuré et je me suis dit : « Ça n’est pas tout à fait anormal, en fin de compte » . Il est vrai que ça interpelle quelque part quand même…

À partir de là, je me suis resitué dans la perspective de cette Algérie nouvelle et non plus dans ce que j’avais vécu ou pas. Ç’était réglé, j’avais retrouvé ce que je recherchais. J’avais remis les choses à leur place correctement.

J’étais certain, à présent, d’être un Constantinois, non pas parce que je le revendiquais, mais d’abord parce que là-bas, tout le monde me disait : « Mais tu es aussi Constantinois que nous ! » et puis que je connais toujours ma ville sur le bout des ongles. On a en effet la chance, eux un peu moins, que cette ville n’a quasiment pas changé dans le centre-ville et dans le quartier dans lequel j’habitais. Elle a beaucoup grossi, c’est une agglomération de huit cent soixante mille habitants. C’est énorme. Il y a une ville nouvelle à côté, les villages autour sont devenus des villes, parce qu’il y a eu une expansion démographique énorme après la guerre.

Je me suis retrouvé projeté dans cette Algérie en construction, avec y compris les perspectives de changements politiques qu’on peut entrevoir à un horizon un peu plus lointain, etc.… En tous les cas, dans une Algérie dynamique, qui se reconstruit, avec un peuple qui revit, qui reprend les choses en main qui récupère sa culture, puisqu’on leur interdisait la culture avec la montée islamique.

J’ai eu la chance de voir « Viva l’Aldgérie » là-bas, dans un cinéma à Constantine, avec un son exécrable mais ça n’est pas grave ! J’étais avec Najia, une amie écrivaine là-bas, originaire de Constantine aussi, qui a le même âge que moi. Avec elle, on a pu partager et en discuter. Ce film-symbole n’est pas neutre et c’était très intéressant.

Et tout ça m’a permis de dire : « Ça y est, maintenant, je sais ce que je veux : la nationalité Algérienne » .

Pour moi, la fin de mon histoire ça sera si j’arrive à l’obtenir.

Je l’ai demandée. En ce moment, il y a le nouveau code de la famille et ils réforment le code de la nationalité. Je peux peut-être espérer. Parce que mon argument c’est de dire : je n’ai pas choisi de partir. Évidemment, j’étais mineur. Mes parents ont choisi pour moi et je ne leur reproche pas, bien entendu, mais le fait est, que je n’ai pas choisi de partir.

Si j’avais été majeur, je ne sais pas ce que j’aurais fait. Je ne peux pas le dire. Mais je n’ai pas choisi de partir. A l’époque, lorsqu’on était majeur, si on voulait rester là-bas, on pouvait le faire. Les Algériens n’ont jamais demandé à ce que l’on parte. Simplement, on pouvait rester en ayant la nationalité algérienne et en gardant la nationalité française. Donc, je demande à avoir l’effet rétroactif, en quelque sorte. Je veux la double nationalité, parce que je suis d’abord Algérien.… Je me sens Algérien. D’autant plus que je suis en pleine phase avec ce peuple qui a conquis sa liberté, qui l’a eue avec toutes les souffrances que l’on sait.

Même si je suis Français, que j’ai eu de la famille massacrée, y compris après la guerre, n’empêche que c’était une cause juste, et que malheureusement, dans ces cas-là, il y a des dégâts pour que les choses se règlent.

Maintenant, je me sens tout à fait à ma place. Mon identité, à 57 ans je la trouve seulement là. Il y a toutes ces années qui sont passées où j’avais l’air très sûr de moi, mais en fin de compte, j’étais sûr de moi sur des idées, sur des choses comme ça, mais par rapport à ma place dans la société, je n’étais pas sûr de moi du tout !

J’ai décidé d’aller tous les ans, au mois de mai, à Constantine. J’y retourne en mai 2005. Je me sens bien, maintenant et je sais que je peux donner quelque chose à mes petits-enfants, à mes enfants. Leur héritage ça sera ça. En mai 2004, j’ai fait un site Internet . C’est le site de mon voyage où j’y ai mis tous les attendus, toutes mes hésitations, mes questionnements, les raisons pour lesquelles je partais, etc.… J’y ai laissé un journal de bord illustré. Ce site, à présent, je n’y touche plus. Même si j’y retourne après, ça n’est plus pareil. Ce site-là, voilà, c’est pour mes enfants, mes petits-enfants. Au moins ils y trouveront des repères, dans leur histoire familiale. Là y a quelque chose de fort parce que je me suis retrouvé.

J’espérais bien que je me retrouverais ! Quand je suis parti, le 1er mai 2004, je ne savais pas si ça marcherait mon truc. Je ne savais que je retrouverais facilement les lieux. Quel effet ça aurait sur moi ? Je craignais que ce soit un coup d’épée dans l’eau, et que je me dirai « Mais tu t’es trop occidentalisé maintenant ! » . Ce ne fut absolument pas le cas

Maintenant, je sais que, jusqu’à ma mort, je serais un authentique Algérien. D’autant que je suis reconnu par les gens de Constantine…

Je suis resté un mois. J’ai circulé dans la ville tous les jours. Évidemment, j’étais souvent à pied, parce que dans cette ville si vous ne circulez pas à pied, c’est une horreur…

Jai été reconnu par un tas de personnes qui me disaient : « Mais pourquoi tu ne rentres pas ? tu es chez toi ! » Ils étaient étonnés que je me rappelle d’autant d’habitudes. Même si je ne parle pas arabe, il y a beaucoup d’expressions que j’ai gardées ou qui me sont revenues une fois là-bas. J’étais étonné de me rendre compte à quel point j’étais incrusté dans cette culture. Surtout à Constantine, qui est une ville un peu particulière. C’est une ville historique, de lettres, d’art. C’est vraiment une ville de culture.

Je suis vraiment en prise directe avec et maintenant, je ne peux plus imaginer ne pas retourner tous les ans et ça m’aide à m’épanouir. Ça me donne du punch.

Ce dont je rêve c’est que l’on arrive un jour à ce que cette période un peu trouble, qu’on ose seulement maintenant appeler guerre d’Algérie, on arrive à en parler sainement, que l’on rende hommage à ceux à qui ont doit rendre hommage, des deux côtés d’ailleurs parce que les deux côtés ont souffert…

Qu’on rende le pays à ceux qui l’ont habité que ce soit des arabes, des juifs ou des français. On a des racines mêlées, tellement mêlées qu’on ne sait plus ce que l’on a d’arabe en nous, de juif, ou de français.

Si vous avez remarqué, je n’ai pas utilisé le terme « pied-noir » dans l’entretien. Ça n’est pas par hasard, parce qu’effectivement c’est un terme qui a pris une connotation extrêmement réactionnaire et que je ne veux pas employer. Quand on l’utilise à mon égard je dis « Non, je ne suis pas pied-noir, je suis un Français-Algérien» .

Ce tournant de ma vie, je l’intitule : « Passeport pour mon pays » , tout simplement.

Site de la Compagnie du Théâtre Intérieur : http://www.theatreduvoyageinterieur.com/

El Watan le 11.07.11 : Souika, une ville séculaire au bord du ravin

La médina de Constantine

Souika, une ville séculaire au bord du ravin

«à tout jamais, ma ville s’est réfugiée derrière l’image qu’on s’en fait. Concédant une attitude et tolérant une silhouette, jalon entre deux infinis, elle veille sur le passé, et, relais du soleil, elle monte la garde au pied des espérances. Elle est une présence, elle est un rêve qui continue.»

Malek Haddad, Une clé pour Cirta, 1965

Pour le commun des Constantinois, l’accès vers le vieux quartier de Souika passe inévitablement par une halte à Bab El Djabia. Un lieu hautement symbolique qui abritait l’une des portes de la ville du Vieux Rocher, où une source émergeait des entrailles de la terre et ramenait l’eau à la cité. Certains trouvent une explication au mot

El Djabia : celle qui apporte l’eau. Comme pour le Tout-Constantine, les odeurs de Souika vous accueillent, vous accompagnent, vous poursuivent, vous prennent à la gorge ; on les reconnaît avant d’avoir fait deux pas, elles vous portent sur les nerfs et vous soulèvent le cœur, pour paraphraser le personnage du roman Ezzilzel (le séisme) de Tahar Ouatar, Cheikh Abdelmadjid Boularouah.

Par ces chaudes journées de juillet, les ruelles étroites de ce «petit souk» offrent une fraîcheur tant recherchée par les amateurs des escapades dans le passé. A la rue principale Mellah Slimane, ex-rue Perregaux (pour les anciens de la ville), le décor n’a pas beaucoup changé depuis les dernières décennies. Les marchands de fruits secs n’ont pas quitté les lieux, en dépit des travaux de rénovation de quelques anciennes maisons. Des travaux qui durent toujours. «Pendant le Ramadhan, ou autres fêtes religieuses, Souika devient La Mecque des Constantinois, ceux désireux de trouver quelque chose d’original, d’authentiquement ancien, ou ceux à la recherche d’occasions rares à des prix intéressants ; mais ses enfants, ceux qui l’on quittée pour d’autres cieux, y reviennent souvent s’y ressourcer, comme pour un vrai et éternel pèlerinage», dira Ammi Saïd, un enfant de cette cité.
Lui, par contre, il n’a jamais pensé un seul jour la quitter. Malgré la concurrence qui lui est livrée par d’autres quartiers, Souika, où chaque pavé a une histoire à raconter, demeure un haut lieu du commerce, où se mêlent, paradoxalement, légal et informel. Sa particularité est cette suite interminable de petites boucheries qui côtoient, sans encombres, depuis Bab El Djabia jusqu’au Chatt, les petites épiceries, les vieilles échoppes où l’on vend de tout, mais aussi les petites boutiques de torréfaction et autres herboristes. Tout le monde y trouve son compte et son espace, y compris les vendeurs d’abats, de merguez, pizza et mahdjouba. Même les bouquinistes et les vendeurs d’antiquités ont une place au soleil. Souika est un véritable petit espace cosmopolite riche par ses lumières, ses ombres, ses anciennes maisons, défiant le temps, et qui descendent en cascades pour narguer le ravin, ainsi que ses innombrables curiosités qui n’échappent pas aux regards «fouineurs».

Sur les traces des saints

Décrite comme une presqu’île originelle sortie des entrailles du rocher, quartier pittoresque en dépit des sévices du temps et de l’ingratitude des hommes, Souika demeure toujours le cœur palpitant de Constantine. Elle puise surtout sa sacralité dans un privilège qu’on ne trouve pas dans d’autres quartiers de la ville des Ponts, privilège attribué par la proximité du mausolée de Sidi Rached, le saint patron qui veille sur la ville, et qui est enterré à quelques mètres, en contrebas du fameux pont éponyme ; cependant, l’histoire et la vie de ce dernier demeurent, à nos jours, entourées de mystères.

Souika, qui attire pèlerins, touristes, simples badauds, chercheurs, artistes et autres curieux et nostalgiques en quête de souvenirs et de repères, est aussi riche en vestiges historiques et architecturaux, qu’en monuments inspirés de la civilisation musulmane et des lieux de culte : la mosquée Sidi Afane (un autre saint de la ville), construite à la fin du XVe siècle, située à quelques mètres de Kouchet Ezziat, une petite placette qui abrite à proximité d’un passage voûté (appelé Sabat) la maison de Daïkha, la fille d’Ahmed Bey, la rue Benzegouta (ex-Morland) en direction de la rue Abdellah Bey, plus connue par Essayeda, en référence à Sayeda Hafsa, dont une mosquée située dans les lieux porte le nom, et aussi un autre lieu de culte, Sidi Moghrof.

Ce dernier est un autre saint dont on ignore aussi l’histoire, et même l’origine de son nom. De là, en traversant le lieudit Zenqet El Mesk, les pas nous mènent forcément vers la mosquée de Sidi Abdelmoumène, une halte inévitable pour les fidèles de ce lieu vénéré, qui côtoie lui-même deux zaouias : Sidi M’hamed Ennedjar, fermée depuis des lustres, et Bouabdellah Cherif, lieu de rencontre préféré des adeptes de la confrérie des Aïssaoua. Au même titre que celles des Taybia, Rahmania, Tidjania et Qadiria, les zaouias sont profondément enracinées dans les traditions des Constantinois. Chaque coin de Souika recèle une histoire tout aussi fabuleuse que la précédente. Comme par superstition, les visiteurs, ici, ne reviennent jamais sur leurs pas : ils traversent le quartier afin de profiter de cette longue venelle, d’un bout à l’autre. Une si longue traversée exige que l’on s’y prépare, il faut donc avoir du temps pour découvrir chaque pan de cette petite cité : ses bains, ses cafés maures, ses fontaines, ses sabats, ses placettes et ses ruelles enchevêtrées. Le visiteur aura toujours le sentiment de vouloir revenir un jour. «A Souika, les gens sont des êtres inassouvis, car ils sont à la recherche de choses enfouies dans la mémoire collective, bien que les anciens et tous ceux qui ont vécu l’âge d’or de ce quartier, le plus mythique des quartiers érigés au cœur de la vieille ville, sur l’un des versants les plus escarpés du Vieux-Rocher, disent aujourd’hui qu’il a perdu son âme et toute la magie d’antan», regrette ammi Saïd.

Arslan Selmane

mercredi 3 août 2011

Il l'aimait (5)

Dans une Algérie retrouvée…


La retraite sonna enfin à sa porte et l’espérance, née de la défaite des islamistes, répondit présente à l’appel des Algériens. Rien ne pouvait plus l’empêcher d’y aller : une lettre à son ami Mourad, des contacts pris grâce à Internet, des retrouvailles sur le Net et le voilà, les valises à la main, accompagné de son ami d’enfance, né dans cette rue Sassy qui l’a vu venir au monde, au bord de l’abîme, à Marignane, impatient de monter dans cet avion et de débarquer au bled pour un mois ; un mois de renaissance, un mois décisif pour la conduite de sa vie.

Enfin il trouva la paix de l’âme. Un jour du mois de mai, alors qu’il se baladait avec ses amis, il réalisa que cette fois, il avait apuré les comptes avec le passé. Il se situait désormais dans cette Algérie bouillonnante, celle qui se reconstruisait qui permettrait de voir le lendemain avec espoir. Bien que rien ne soit joué, il eut la conviction profonde que ce combat serait gagné, malgré les lourdeurs, les séquelles de la terrible période passée. Il vit dès lors, SA ville différemment, il ne la sublima plus et s’inscrivit définitivement dans son histoire, tout en voulant vivre son avenir. C’est à ce moment-là de son périple qu’il acquit la conviction qu’il lui fallait obtenir la nationalité algérienne.

En rentrant en France, il prit sa plume et écrivit à ses frères Constantinois. Il leur dit combien Ksentina, qu’il vient de quitter lui manque. Elle lui a donné tant de bonheur, offert une telle bouffée d’oxygène, l’a tellement considéré comme un des siens de toujours. Bref, il lui doit tant…

Oui, il lui faut retrouver les futilités, les faux débats, l’hypocrisie, les mauvaises certitudes des occidentaux. Il tellement bu à sa fontaine pour calmer sa soif de souvenirs. Il a tellement arpenté ses rues chaque jour, à la recherche de choses enfouies ou à la découverte de lieux ignorés. Il a tellement partagé le quotidien de ses habitants. Il a tellement été enivré par sa musique et ébloui par sa beauté. Tellement qu’il ne peut plus s’en passer. Tellement qu’il ne pourra plus jamais rester longtemps loin d’elle.

Et lui, le frère qui l’a reçu sans se poser de questions, il ne lui dira jamais assez ce qu’il lui doit.

La première chose qu’il lui a rendu, c’est son algérianité, sa qualité de Constantinois à part entière. Lorsqu’il lui était présenté, il répondait « Bienvenue dans TA ville ! » et ses yeux brillaient du bonheur de celui qui retrouve un ami disparu.

Le second trésor qu’il ramène, c’est la générosité de celui qui a encore tant de mal à bien vivre. Elle est sans limite. Pour l’invité, tout est possible, il n’a qu’à parler ! Belle leçon pour les donneurs de leçons qui n’ont jamais le temps, ou une bonne excuse pour ne pas s’attarder… Générosité matérielle qui fait qu’un inconnu offre à déjeuner à ces curieux passants, mais aussi affective lorsque « la Mama » de la famille, sèche ses affaires, après le hammam, comme elle le fait pour son propre fils. Plaisir de recevoir, en concoctant les meilleurs plats de fête pour satisfaire le convive. Plaisir de montrer sa ville en se mettant à l’entière disposition du promeneur.

Le troisième c’est la vie, les relations sans faux-semblants, la spontanéité des rapports, la simplicité et la volonté d’aller à l’essentiel, au vrai et non aux apparences. Quel bonheur d’avoir des rapports débarrassés des calculs et des manœuvres si communs en Occident ! Quelle sérénité retrouvée, lorsque l’on ne se dit pas « Mais que vont-ils dire derrière moi ? ».

Il est arrivé dans cette belle Cirta avec plein de questions, d’incertitudes. Il ne savait pas s’il était vraiment un des fils de la Cité des Ponts, parmi tous les autres, même si c’était sa volonté. Il se questionnais sur l’opportunité de revendiquer la nationalité algérienne. Il craignait pour l’avenir de cette Constantine chargée d’Histoire. Il avait la crainte que son affectif n’ait enjolivé ses souvenirs et rendu ses aspirations irréalistes.

Il en est reparti avec une sérénité inconnue jusque là : oui, il était bien un fils de Constantine à part entière et les Constantinois le lui ont fait savoir avec force. Oui, il peut revendiquer la nationalité algérienne, étant né sur ce sol de mélange des Cultures. Oui, il est possible d’aider la ville des ponts à se sauvegarder. Sur place, nombreux sont ceux qui y sont sensibles. Il suffit d’intervenir en gardant sa place et de travailler inlassablement au rapprochement des Peuples et au développement de la Culture. Oui, l’Algérie a grandi. Le Peuple a retrouvé son Histoire, il sait que son avenir dépend de son action. Demain, après-demain, une vie politique plus soutenue, plus libre est possible. Le danger de l’extrémisme est semble-t-il passé, pour l’essentiel, et la vigilance extraordinaire du Peuple lui donne confiance en l’avenir.

Des questions restent posées, bien entendu. Tout n’est pas encore satisfaisant et sans doute qu’il faudra encore beaucoup d’efforts et beaucoup de courage à ses frères et sœurs Algériens pour avancer dans la construction d’une Nation plus juste, plus démocratique et plus solidaire. Mais il a la certitude que cela se fera.

Certitude renforcée par ce qu’il a pu observer, durant un mois. Lors de son premier séjour en 84,il était effaré par la volonté de ne pas parler de l’Histoire. Il était inquiet et, malheureusement les évènements ont montré que ses craintes étaient fondées. Aujourd’hui, Ksentina, sa belle Cirta, est une femme mûre. Elle a un passé et elle l’assume. Avec elle, il a pu parler du passé et donc de l’avenir. Il a pu parler de l’actualité et il a pu comprendre ce qui lui paraissait obscur depuis l’autre rive.

Constantine, il a arpenté ses rues mille et mille fois, sans fatigue, le cœur en fête, toujours prêt à rencontrer ses habitants si chaleureux. Il a croisé un monde incroyable. Il a vu combien la vie était au fond de ses entrailles et ses yeux gourmands ont remarqué combien les femmes de Constantine étaient jolies. Pourtant, nombre d’entre elles portaient le hidjab. Ces femmes fières et droites avec ou sans hidjab affichaient leur dignité et leur liberté. Elles tenaient leur mari ou leur ami par la main, comme pour dire « Vous voyez bien qu’on existe ! ». Merci de cette belle leçon, il saura en faire profiter ceux qui veulent bien entendre.

Une mention particulière pour toutes les femmes algériennes et plus exactement pour les Constantinoises pour leur courage hors norme, leur fierté et leur dignité. Elles donnent à distance, une belle leçon de vie et de ténacité à tous ces monopolisateurs de parole de cette France ignorante et stupide qui parle à tort et à travers de Hidjab sans un seul moment vouloir voir la réalité de la condition féminine algérienne telle qu'elle est, dans toute sa complexité. Désormais, une émancipation saine, aux couleurs algériennes, dans une liberté retrouvée, après la décennie noire, avec le simple respect des traditions qui font la richesse de ce Peuple qui retrouve, aujourd'hui, la voie de la modernité, sans un seul instant céder sur l'essentiel, l'algérianité, est possible.

« Messieurs les politiques de tout poil, Messieurs des médias, vous pouvez manœuvrer, cacher la réalité, instrumentaliser autant que vous le voulez, mentir à dessein, prétexter de la Laïcité (si seule, lorsqu'elle avait besoin de vrais militants !), vous n'arriverez pas à décourager ce Peuple droit dans ses bottes et les Français seront assez intelligents pour rétablir la vérité ! » Voilà ce qu’il veut crier.

Constantine, qui grandit en taille. Où va-t-elle s’arrêter ? Sa ville nouvelle est déjà énorme. Les constructions fleurissent partout. Quelle est la maison individuelle qui n’a pas son étage prêt à être surhaussé ? C’est stupéfiant. Les problèmes urbains ne sont pas simples à régler, en commençant par la circulation démentielle, à longueur de journée. Il s’est laissé dire qu’on allait creuser ses entrailles pour faire des tunnels, afin de décongestionner, puisque l’on ne peut pas élargir les voies existantes. Pourquoi ne pas rendre piétonnier, tout le vieux centre-ville ? En effet, les rues ne peuvent plus accueillir piétons et voitures sur la chaussée. Flâner dans ton cœur devient très sportif !

Et puis il y a ce projet de téléphérique qui partira des environs du lycée Redha Houbou, au bord de l’abîme, pour plonger sur Bab El Kantara et continuer jusqu’au Mansourah. Projet initié en collaboration avec Grenoble, ville jumelée, dont le savoir n’est plus à prouver.

« Souika, si belle et si malade, tu perds pied et tu m’as accueilli avec Najia, mon amie écrivaine qui te raconte si bien. Comme deux moineaux, nous avons quitté la murette pour aller t’explorer, te retrouver, enfin te découvrir. Tes maisons s’effondrent inexorablement. Comment accepter que ce glorieux passé soit englouti ? »

Il va falloir patienter encore un peu, des médecins compétents vont bien arriver à consolider ses assises ! D’ailleurs ça n’est pas le seul quartier concerné. Il a vu ses plaies au quartier Saint Jean. Un trou béant remplace désormais l’immeuble qui faisait le coin du boulevard et de la rue de Verdun. Et puis, derrière, cette école Gambetta qui s’est écroulée voilà 2 ou 3 ans, sans faire de victimes heureusement… Oui, il faut une ordonnance prioritaire et que les hommes de l’Art spécialisés se penchent sur son cas. Ses habitants sont inquiets et malgré les constructions tous azimuts, les solutions de relogement manquent. Comment faire accepter à une famille de 10 membres ou plus qui disposent de 5 ou 6 pièces actuellement, un déménagement pour un 3 pièces en immeuble ? D’autre part, comment les Pouvoirs publics peuvent-ils accepter que la vie des habitants soit en danger ? Il est donc urgent que les solutions soient trouvées : canalisations vieilles de 120 ans qui ravinent le sol, maisons dangereusement bâties sur des gravats, au bord du précipice, maisons qui subissent la poussée des bâtiments voisins lézardés, glissements de terrain dus à la géologie, etc…

Malgré tout, Constantine chante, fait la fête. Pas moins de trois festivals en 2 mois. Des expositions dans une des salles de Khalifa, la Maison de la Culture. Des spectacles au théâtre avec Salim Fergani et d’autres artistes, y compris irakien joueur de luth de génie : Nassir Shamma. Aujourd’hui on ose même des projections de film comme celle de « Viva l’Aldgérie » de Moknèche. Quel bonheur quand on pense que les barbus voulaient éradiquer le septième art du territoire algérien ! Il a même pu profiter d’un salon de l’Artisan d’Art qui se tenait à Malek Haddad, superbe complexe culturel qui a aussi accueilli un festival de Jazz particulièrement riche. Il a eu la chance d’y découvrir le groupe « Ahl El Beit » qui réalisait sa première scène et qui n’a toujours pas enregistré. Ce jazz fusion, métissé avec toutes les couleurs de la musique algérienne : un vrai régal !

Elle chante et elle joue cette belle musique constantinoise, le Malouf, par l’intermédiaire de ses associations qui font vivre cette musique académique, une des marques de reconnaissance de Ksentina, mais aussi une marque de noblesse. Il a pu entendre, pendant de longues heures, sans avoir épuisé le sujet, de nombreuses associations comme Icshbilia, Maqam, Bestandjia, Mouhibi El Fen, L’Étoile de Cordoba, etc… Il a rencontré les grands maîtres du Malouf qui mettent leur savoir à la disposition des jeunes : Cheikh Darsouni, impressionnant d’autorité et de savoir, Cheikh Bentobal, gardien de la musique nationale algérienne et véritable guide des jeunes enfants qui fréquentent Bestandjia et Cheikh Toumi, 98 ans qui reste passionnant dans ses récits et sa profession de foi sur la musique Malouf.

La jeune génération du Malouf est là et bien là, prête à prendre le relais et à permettre à cette magnifique musique savante de vivre des millénaires encore.

Il est rassuré sur la survivance de cet art qui, jusqu’à présent, s’est transmis de génération en génération par la voie orale. Rassuré, car des musiciens, des musicologues pensent à laisser des traces écrites, sans rien enlever à la pureté de cette musique. C’est ainsi que Maqam organise pour la troisième année un forum sur le Malouf, en septembre prochain. C’est ainsi que d’autres pensent à laisser sur « galettes » des enregistrements inédits ou à transcrire les poésies qui accompagnent la musique et mieux encore, à mettre sur des portées les noubates qui existent encore. Important si on réalise que 12 sur 24 ont disparu, au fil du temps…

Il a aussi été très impressionné par la soif de savoir et d’apprendre de la jeunesse qu’elle soit à l’école ou à l’université. Lorsque l’on pénètre sur le campus de l’université de Mentouri, on entre dans une véritable ville : 12 campus universitaires pour 8 facultés, 51 981 étudiants pour 1954 enseignants. Il est surprenant, pour un occidental d’y voir des étudiants studieux, sachant allier discussions et travail qui respectent les locaux et le matériel mis en commun. On se sent porté par une atmosphère saine, calme, dans un environnement pourtant chargé. Les rapports avec les professeurs sont très simples et marqués par le respect. Quant au rapport entre les enseignants et la hiérarchie, on est très loin des phénomènes de pouvoir que nous connaissons bien, trop bien.

La soif d’apprendre est décelable très tôt, dès l’école primaire et elle s’accompagne d’une autonomie très importante des jeunes élèves. Tout le monde étudie et a envie d’étudier, sans se soucier de la pertinence ou non du système éducatif. Y compris dans les familles modestes, on emmène ses enfants très loin et les carrières de médecins, avocats, architectes, etc… sont très prisées, pratiquement sans distinction de classe sociale.

Il existe une formidable énergie, trop souvent ignorée ou mal utilisée, pour la reconstruction du pays et sa marche en avant.
Enfin, il a circulé dans les rues de Constantine, tous les jours, pendant un mois. Il n’a jamais été en insécurité, même lorsqu’il était seul. La présence policière est importante, mais elle suffit à garantir la sécurité des citoyens. Il fut étonné dans un premier temps, d’autant que les intellectuels appuyaient cette présence. Au fil des jours, il a compris que c’était un facteur essentiel de calme dans la ville. Il a croisé des islamistes, encore que peu nombreux, mais leur attitude discrète permettait de comprendre qu’ils étaient rentrés dans le rang, depuis assez longtemps. Reste la délinquance ordinaire, comme dans toutes les grandes villes, d’autant qu’il faut compter sur 850 000 habitants pour l’agglomération de Constantine.
« Tu vois, Ksentina, j’en ai ramené des souvenirs et des enseignements ! Je ne cesserai de faire ta promotion, car vois-tu, chère amante, tu es et tu resteras à jamais la plus belle ville du monde, perchée sur ton rocher, s’offrant à la vue de tous et réservant tes douceurs pour l’invité. Attends-moi, j’arrive ! »

A suivre...

mardi 2 août 2011

Il l'aimait (4)

Entre inquiétudes et espoir…

Lorsque les islamistes ont commencé à faire sentir leur influence, il eut très peur pour cette terre. Comment pouvait-on en arriver là ? Il était si fier du combat des femmes algériennes ! Il n’était pas possible que ce pays devienne une République islamiste. C’était tellement contraire à tout ce qui caractérise l’Algérie… Il est vrai que les erreurs accumulées et l’affairisme ne pouvaient que favoriser les visées des « barbus », d’autant qu’ils ont vite compris que l’on peut tenir le peuple par deux choses : le mystique et le ventre.

En octobre 1988, des milliers d'Algériens descendent dans les rues des grandes villes pour exprimer leur « ras le bol » par rapport aux conditions économiques, au chômage, et surtout pour réclamer plus de libertés. Un grand mouvement de contestation populaire s’empare du pays, met en cause le pouvoir militaire en place et le force à faire des concessions pour rétablir le calme et, surtout, se maintenir au pouvoir. À l’issue de ces manifestations, le président Chadli Ben Djedid autorise la tenue d'élections multipartites dans le pays. Des formations politiques autrefois interdites pourront désormais participer aux élections aux côtés du FLN. Une nouvelle constitution instaurant le multipartisme est adoptée en 1989. Parmi ces partis d'opposition, le Front islamique du salut (FIS), recueille un succès étonnant aux élections municipales de 1990.

Son espoir de 88 se transforme dès lors en inquiétude. Inquiétude renforcée par le fait que ses correspondances avec Mourad ne trouvent aucun écho. Ses appels téléphoniques sont sans succès. Il n’arrive pas à se faire à l’idée que l’islamisme pouvait avoir un tel succès sur le sol algérien. Fallait-il que la population soit malheureuse pour en arriver à de telles extrémités !

Le discours du FIS fait mouche chez les Algériens, révoltés par des années d'inflation, de crise du logement et d'appauvrissement. Partout, des éléments les plus durs du FIS imposent la doctrine islamiste par la force. La terreur s’installe dans le quotidien des gens. En décembre 1991, le premier tour des premières élections législatives libres donne une majorité de sièges pour le FIS au Parlement. Il est catastrophé, comme beaucoup de progressistes en France et il ne supporte pas d’être loin de ces évènements : du haut de son impuissance, il assiste au désastre !
Aujourd’hui encore, en dépit d'une certaine période d'accalmie au début des années 2000, l'Algérie est périodiquement secouée par des vagues de violence qui, chaque fois, rappellent qu’ell'e n’a pas vraiment gommé cette décennie noire. La population reste meurtrie et divisée. Elle a du mal à croire au retour de la paix et de la prospérité. La violence intégriste guette toujours. Le chômage reste endémique. La crise du logement perdure et la jeunesse est désabusée. On est d’autant moins rassurés que l’avenir a du mal à se dessiner, eu égard au faible niveau de politisation de la population. Dans ses nombreuses rencontres, en 2004 et 2005, il observera combien l’individu prend le pas sur les idées, combien la construction d’un vrai pluralisme est loin des préoccupations des gens. Pendant que l’on est tout entier tourné vers la survie et hanté par l’illusion de l’émigration, on ne peut pas imaginer un vrai changement possible !

Combien le passé pèse lourd dans cette affaire ! Qu’il sera long le chemin qui mènera l’Algérie à un épanouissement démocratique lui permettant de mettre ses richesses à la disposition du plus grand nombre ! En même temps, il lui faut bien admettre que ce sont les Algériens et rien qu’eux qui ont les clefs.

C’est pourquoi, loin de cette terre, sans bulletin de vote, il ne lui reste plus comme perspective que de tisser patiemment les liens de l’amitié entre les peuples, seuls capables d’ouvrir plus encore ce pays au Monde et permettre petit à petit l’édification d’une société nouvelle, fondée sur son peuple libre et pleinement responsable de son avenir.

En effet, on n’effacera pas les dommages de l’Histoire. Après la conquête de 1830, la colonisation, la guerre d’indépendance, le socialisme des premières années de l’indépendance, la corruption, le pouvoir de l’armée, le chômage, le gâchis de la jeunesse, la décennie noire, la « concorde civile » et ses effets pervers, on mesure le poids du passé. On ne peut s’empêcher de se sentir responsables, pour une grande part, de tous ces malheurs. Il ne s’agit surtout pas de repentance dans les mots. Il est urgent que, conscients des responsabilités de l’ancien dominateur colonial, la France, dans les actes, aide l’Algérie à sortir de la crise morale et sociale qu’elle continue de vivre. Force lui est de constater que ça n’est pas le cas aujourd’hui. De la même façon que la guerre d’Algérie a été instrumentalisée pour cause de politique intérieure, aujourd’hui la France choisit toujours la politique politicienne au détriment du rapprochement des deux peuples. Le projet de « traité d’amitié » est remis aux calendes grecques et la politique menée par Nicolas Sarkozy n’indique rien de bon en ce sens.

A suivre...

lundi 1 août 2011

Il l'aimait (3)

Une identité à retrouver…


Vingt ans s’écoulèrent, avant qu’il ne remette les pieds sur ce sol chéri. Vingt ans d’impatience mais aussi d’inquiétude parce que ses frères souffraient de la folie des Hommes, de l’aveuglement des fanatiques, des sombres desseins des politiciens. Vingt ans de chaos où l’essentiel de la vie c’est la survie. Vingt ans de doutes, de colère, d’impuissance, de courriers sans réponse, de matraquage médiatique, de brouillard, de peur, de douleur. Mais vingt ans de la conviction que le retour serait là, que cette terre renaîtrait à nouveau de ses cendres. Les barbus ne pourraient rien, face au peuple courageux, face à la raison, face à la nécessité de doter ce pays d’une démocratie. Les tangos pouvaient massacrer, tuer lâchement Mohamed Boudiaf, espoir de tous les espoirs. Rien ne pourra entraver la marche en avant de ce peuple qui avait conquis la liberté, au prix du sacrifice de tant des leurs.

Durant toutes ces années, il suivait autant qu’il le pouvait ce qui secouait l’Algérie. Il était d’autant plus inquiet qu’il avait découvert avec stupeur combien les Algériens accordaient peu d’importance, c’est bien le moins que l’on puisse dire, à leur histoire. Il est persuadé qu'aujourd'hui son pays, l'Algérie, paie très cher l'erreur qui a consisté à :
- quasiment faire « table rase du passé »

- officiellement laisser les jeunes générations dans l'ignorance de l'origine de leur liberté

- faire comme si, sous prétexte d'un puissant mouvement de libération du pays, l'essentiel était fait avec un Pays souverain, alors qu'il restait à donner à cette terre une identité politique, à installer des choix économiques, à préserver les droits de tous les citoyens, à bâtir une Algérie prospère, vivant de ses nombreuses richesses et de ses traditions.

Faut-il se lamenter des impasses qui ont été opérées ? Faut-il ensevelir les mauvais choix, les utopies ? Il ne le pense pas. La force d'un Peuple est de tirer les leçons du passé. Ça paraît banal, convenu, mais il est bon de le rappeler.

Il a pu se rendre compte combien ces questions pesaient sur l'avenir de l'Algérie. Il a multiplié les contacts, durant un mois, avec des milieux très différents. Il en ressortait toujours la même chose : les Algériens, dans leur ensemble, n'avaient plus d'Histoire soit parce qu'ils ne voulaient pas en parler pour les plus anciens, soit parce qu'ils l'ignoraient pour les plus jeunes ou, pire encore, parce qu'ils la balayaient d'un revers de la main pour toute une bande de privilégiés, gravitant autour de l'armée et des affaires, pour qui la seule Patrie était, de leurs propres aveux, l'argent, surtout celui qui résultait du trafic et qui enterrait un peu plus chaque jour l'Algérie. Cette dernière catégorie est sans doute celle qui l'a le plus inquiété. Il a aussi réalisé à son contact, combien la France avait de responsabilité dans l'état pour le moins précaire de l'Algérie
Toujours à cette époque, Il a fait des rencontres édifiantes, au grès de ses déambulations constantinoises. C'est ainsi qu'alors qu’il descendait la rue Rouhault des Fleury, celle aux arcades que l'on nomme maintenant rue Abane Ramdane, porté par une force invisible, il s’est arrêté devant l'étal bien garni de, ce qui fut un de ses rendez-vous secrets préférés, son ex marchand de beignets. La boutique était la même, au carreau de faïence blanc et bleu près ! Les Zlabias étaient toujours présentes, en bonne place et son envie était intacte. Sans doute que ses yeux brillaient, pas seulement par les larmes de bonheur, mais aussi par le souvenir sirupeux de ces friandises irrésistibles. L'odeur des beignets lui rappelait son enfance et son attirance systématique vers cette tentation à chaque sortie d 'école, lorsqu’il descendait les escaliers venant du Coudiat et qu’il reniflait ces effluves bien familières. Il lui arrivait assez souvent de s'arrêter soit parce qu'une pièce de 5 F traînait dans ses poches, soit parce qu’il s'était appliqué à chaparder cette somme dans le porte monnaie de maman en vue de cet usage ou, plus tard, de l'achat d'une cigarette « Mélia », sous les arcades, un peu plus haut, ou encore qu’il avait fait le crochet par le chantier que dirigeait mon grand-père, derrière le Sacré Cœur, aujourd’hui devenu mosquée, et qui se trouve être aujourd'hui l'Hôtel des finances, crochet quelque peu intéressé puisqu’il savait qu'en principe il récoltait quelques fonds au passage et même que les jours de paie, le grand patron, monsieur Alessandra, en rajoutait, histoire qu’il ne soit pas en reste puisque chacun touchait sagement son enveloppe dans l'ordre d'une file d'attente impeccable et joyeuse, le taquinant au passage.
Alors, donc que ce jeune garçon préparait sa commande, porté par l'ambiance et les souvenirs, il lui parlait de cette époque où c’était la guerre et où il fréquentait ce lieu. Ses yeux s'ouvraient de plus en plus grands, au fur et à mesure de ses divagations. Il comprit assez vite que tout cela était surréaliste pour lui et que son discours devait lui paraître aussi hermétique que la théorie de la relativité d'Einstein ! Il ne résistait pas à l'envie de lui resituer tout ça, mais à l'évidence en vain car manifestement c'était à des kilomètres de son univers. Toujours est-il qu'il parut soulagé de son départ de sa boutique…

Ce sont des rencontres comme celles-ci qui, peu à peu, l'ont conforté dans l'idée qu’i ne pouvait pas rester spectateur de ce qui se passait dans SA ville, dans SON Pays et les évènements ultérieurs n'ont fait que lui confirmer ce sentiment.

C'est sans doute de ces méandres qu'est née l'idée de faire quelque chose à son niveau pour SON Pays. C'est de là qu'est venue l'envie irrépressible de revenir à Constantine pour aller à la quête de sa véritable identité.

A suivre...

dimanche 31 juillet 2011

Il l'aimait (2)

Le choc…


Cette nuit-là, il fut tout entier là-bas, comme si jamais il n’en était parti. Ses rêves l’emplissaient et il se réveilla bien déterminé à ne pas en rester là. Dès lors, il eut les tripes nouées, ses pensées accaparées par là-bas. Il écrivit à son ami Mourad pour lui dire son obsession, sa volonté de retourner au bled.

Il se trouva que dans sa classe - il était instituteur -, il y avait Nora, la fille d’un Algérois. Comme par hasard, les enfants travaillaient sur l’Algérie et c’est tout naturellement qu’il suggéra à son élève de mettre le papa à contribution. C’est ainsi qu’ils firent connaissance et qu’une amitié, petit à petit, se dessina. Les occasions pour parler du pays ne manquèrent pas. C’est tout naturellement qu’un jour, Ahmed, lui proposa de l’emmener avec toute sa famille. C’était l’occasion à ne pas rater. Il ne voulait pas y retourner comme un simple touriste et de plus, il n’osait pas y aller seul. Là, il se trouvait qu’Ahmed qui avait son âge, avait vécu les mêmes évènements que lui, de l’autre côté de la barrière, dans une autre ville. Faire ce voyage avec lui était chargé de sens. Après bien des discussions avec son épouse, ce fut décidé, les vacances d’été de l’année 1984 se passeront en Algérie. Dès lors, il ne se passa pas un jour sans qu’il fasse quelque chose en vue de ce voyage.

Son arrivée au port d’Alger ne lui laissera pas une marque indélébile. Il n’est pas encore dans SA ville, il a simplement conscience qu’il vient de poser les pieds sur sa terre natale et qu’il lui reste un long chemin à parcourir. Tout au long du séjour, même sur le Rocher, il aura cette sensation qui devint douloureuse. Certes il a été très bien reçu, avec chaleur et compréhension. On s’est mis en quatre pour qu’il réalise ses rêves. Mais il lui manquait cette intimité avec sa terre, cette communion qui ne se partage pas. Il avait déjà hâte d’y revenir tout seul, sans le regard de l’autre, dans une sorte de huis clos intime qui le délivrerait du passé.

Malgré tout, le passage de la pancarte « Constantine » restera un moment très fort, bouleversant et magique. Brusquement, tout bascule, plus rien autour de lui ne peut avoir de prise, même pas son épouse qui lui dit de demander sa route à un agent de police, ne s’apercevant pas que les yeux de son mari étaient noyés, baignés de larmes qui ne laissaient pas de place au quotidien. Il était enfin chez lui, comme s’il n’avait jamais quitté la belle Cirta. Il prit les petites rues de cette cité, sans douter un seul instant qu’elles le mèneraient directement dans SA rue.

Enfin arrivé, il se trouva face à Mourad, dans la petite rue de son enfance. Face à cet enfant, devenu adulte qui le reconnaissait sans coup férir, malgré les 22 années écoulées. « Toi, t’es Jean-Michel, khouya ! » Il tombe dans ses bras et tout s’enchaîne, comme dans un rêve. il se retrouve assis dans le salon à siroter un kawa et à déguster les pâtisseries de Nora, la maîtresse de maison. Mais Mourad voit bien que son regard est dirigé de l’autre côté de la rue, vers la maison qui fait face : celle de son enfance. Il le rassure, l’emmène vers cette terrasse où tant de choses se sont passées. Il est devant SA maison, face au cousin qui l’habite. Soudain, il rentre chez LUI. On lui dit qu’il est chez lui et que rien n’a beaucoup changé. Les tuyaux en plomb sont toujours là, les carreaux de la terrasse sont aussi bouillants qu’autrefois, les murs sont repeints, mais ont gardé leur couleur. Il y a juste une pièce de plus pour accueillir une famille plus nombreuse. On lui fait fête et il en oublie sa famille qui est là, les yeux grands ouverts, qui réalise combien c’est important pour lui. Les embrassades n’en finissent pas de le combler de bonheur et dès lors, il a le sentiment d’être rentré au pays. Il est enfin apaisé, bien qu’il lui reste une foule de sensations, de lieux à retrouver.
- Khouya, vas chercher tes bagages et installe-toi ici !

- C’est pas possible, mon frère, j’ai réservé à l’hôtel Cirta. Je ne peux pas ne pas me présenter, ce serait impoli…

- Pas question que tu dormes ailleurs. C’est un honneur et une grande joie de te recevoir chez moi !

- Et, ya khouya, comprends-moi, je suis l’invité de notre ville, je ne peux pas me comporter ainsi. Je vais voir avec eux, si on peut annuler les autres jours, mais ce soir, il faut qu’on dorme là-bas.

- Dans ce cas, tu laisses tes filles dormir ici et tu reviens dès demain matin. Je vais t’emmener en ville, tu vas retrouver tes souvenirs.

C’est sur ce deale que l’affaire fut conclue. Il alla s’accouder à la balustrade en brique de la terrasse et, machinalement, posa son regard sur cet homme qui balayait la rue, après la journée de travail de l’usine à vinaigre, comme on l’appelle aujourd’hui. « Javel » était écrit sur ce mur gris avec, dessous l’inscription en lettres arabes. Et ses yeux, tels celui de la caméra opèrent un travelling à 360 degrés, avec une série de zoom qui le transportent dans un autre espace temps. Il arrête soudain le va et vient de la caméra sur le garage de l’usine ; tout au fond il distingue un vieux Berlier couvert de tôle ondulée, la marque de l’époque, rafistolé de fil de fer : c’est celui qui y était déjà quand il vivait là. Son regard se porte alors, à nouveau, sur le vieil homme au balai et il reste bouche bée, tellement la scène qu’il vit lui semble celle d’hier, lorsqu’il était à cette balustrade, en face et qu’il observait les ouvriers s’affairer, en fin de journée. Il y est, là, tout de suite, sans transition ! C’est le même homme avec le même balai qui travaille de la même façon et fait les mêmes gestes qu’il y a 22 ans ! Il appelle Mourad et lui demande de lui confirmer la scène. L’émotion l’étreint encore et il est à nouveau petit garçon, dans cette Algérie tourmentée par une guerre qui mettra longtemps à dire son nom. Il lui faut de longues minutes pour se remettre de ce choc pas si anodin que cela. Il décide alors que plus rien ne l’empêchera de revenir et qu’il lui était vital de régler les comptes avec le passé, de retrouver l’Algérie d’aujourd’hui pour pouvoir appréhender celle de demain. Le repas fut magique, traditionnel et accueillant, riche en sensations.
Puis, le temps fila tel une météorite : sa maison natale, le cimetière, la visite des ponts, fierté de Constantine, le Rocher mythique, la rue Rol’, le Coudiat Aty, son école, son cours complémentaire à 100 m de chez lui, les esses, etc… Il a entrevu tout ces lieux, il a eu à peine le temps de les faire admirer par ses enfants et sa compagne qu’il faut songer à partir, à se séparer de la magie de cette cité pas comme les autres, à laisser ses amis. La déchirure est douloureuse, mais l’espoir est grand. Certes il a le tarab, mais il sait qu’il reviendra. Mektoub, comme on dit ici, Mektoub !

A suivre...

samedi 30 juillet 2011

Nouvelle : Il l'aimait

Avant-propos
Pour me faire pardonner de mon long silence, voici une nouvelle diffusée en plusieurs épisodes que je vous offre.

Elle a été écrite le 25 août 2008. Elle est inspirée de mon histoire.

Bonne lecture et n'hésitez pas à me laisser vos commentaires.

Il l’aimait…
Quand les racines peuvent se nourrir…

C’était une de ces soirées d’hive
r où la mélancolie vous prend sans prévenir. Il regardait la télévision pour essayer de rompre la monotonie et occuper son esprit.

C’est alors qu’il s’arrêta sur une image qui le paralysa. En fond sonore une voix au fort accent de « là-bas » retenait son attention et une musique inhabituelle le fit s’échapper. Soudain, il était loin, très loin de chez lui, au milieu des oliviers, la chaleur écrasante qui ralentit tout, fait se suspendre le temps.

Brusquement la voix se dessina et un visage familier apparu. C’était un humoriste bien connu de tous ceux de là-bas, en particulier, qui parlait de sa ville natale, de ce pays laissé à jamais, un certain été de 1962, alors que sa jeunesse lui interdisait de prendre la moindre décision. On avait choisi pour lui. Il n’avait rien à dire. Il prenait sans le savoir vraiment un virage déterminant pour sa future existence.

«… Je n’ai pas pu m’empêcher de me retourner pour vérifier que tout allait bien. C’est que dans ce coin, c’est plein d’arabes ! ». Il sursauta et dans le rire un peu forcé de l’humoriste, il réalisa qu’il venait de dire ce que lui n’osait pas exprimer : cette peur rentrée, inavouable, presque honteuse, née de la guerre, longtemps appelée « évènements ». Le comique, comme pour se défendre, venait de faire un mot pour dissimuler ces restes de la terrible période où tout le monde vivait dans la violence des affrontements pour garder une terre qui était la sienne sans lui appartenir. La scène se passait à Annaba, Bône, à l’époque coloniale. Ça n’était pas bien loin de sa ville à lui, l’imprenable, la fière perchée sur ce rocher qui faisait sa réputation. La ville des ponts qui l’avait vu grandir et partir soudainement pour s’exiler dans un pays dont il avait la nationalité, qu’il avait déjà vu, en vacances dans la famille de sa mère, mais qui lui semblait si loin. Soudain Constantine s’imposait à lui comme une amante délaissée sans raison qui se languissait de lui. Les petites rues écrasées par le soleil le conduisaient tout droit vers sa maison natale au bord du précipice, de l’abîme qui rend cette ville si grandiose.
Elle le saisit par les épaules et tendrement l’embrassa avec toute sa compassion et sa surprise. Elle ne comprenait pas pourquoi il pleurait. Pourquoi il sanglotait si irrésistiblement, la poitrine secouée par des vagues plus fortes que tout. Peu à peu, alors que le reportage touchait à sa fin, il reprit pied dans la réalité et se retrouva désemparé, presque hagard sur ce fauteuil à se demander pourquoi depuis tout ce temps il n’avait pas ressenti cet appel du plus profond de lui, des origines de sa vie. Il avait « mis » sa vie de là-bas entre parenthèses, sans le vouloir, sans s’en apercevoir, comme si rien ne s’était passé. Après tout, il n’avait été arraché à ce pays qu’à l’âge de 14 ans.

Il en avait 33 et ne s’était pas méfié, emporté par le tourbillon de la vie. Accaparé par les soucis du quotidien, ceux qui mettent tout à l’arrière plan, qui relègue les souvenirs au placard de l’oubli, de l’indifférence, des affaires classées. Mais la vie n’a cure de ces affaires dites « classées ». Elle se charge de faire en sorte qu’un jour le passé rattrape chacun d’entre nous. C’était son tour, ça ne le lâchera plus. Il n’aura, dès lors, de cesse que de retourner au pays, à la recherche d’une identité perdue, à la découverte d’une vérité qu’il n’approchait toujours pas malgré ses lectures. Comment avait-il pu, toutes ces années, se laisser noyer par le tourbillon de la vie, au point qu’il ne sente plus vibrer en lui ce « je ne sais quoi » qui est plus fort que tout, qui détermine un individu, qui le fait avancer et se distinguer des autres : ses racines. C’était un peu comme si l’arbre s’était desséché, faute d’avoir été irrigué depuis longtemps, longtemps…

Peu à peu, il ravala ses sanglots et revint dans cette demeure bien française, si loin de la terrasse de son enfance où pourtant, le temps était si long les jours de congé, alors qu’il cherchait à s’occuper, faute de pouvoir rejoindre ses copains qui eux étaient dans la rue à pousser ces carrioles faites de trois planches et de quatre roulements à billes, récupérés chez le mécanicien du coin, de façon à dévaler la pente naturelle des rues, au risque de se renverser et de récolter quelques belles décorations couvertes de mercurochrome aux genoux qui marquaient ceux qui étaient les plus téméraires, les casse-cou qui entraînaient les autres plus timorés. Il n’avait pas le droit non plus d’aller traîner avec ses amis « indigènes », de parler leur langue. Il ne connaissait que quelques expressions entendues à l’école ou prononcées par son père. Il ne connaissait que ces courts instants volés, sur le trajet du retour de l’école, où, à la saison, il jouait aux noyaux, aux billes ou aux capsules avec les copains et où on se battait pour conquérir plus au moins honnêtement ce trésor dérisoire que représentaient les agates, les bouchons de limonade ou ces noyaux d’abricots qui se négociaient avec passion, non sans affrontements, tricheries en tous genres.

A suivre...