lundi 1 décembre 2008

Ce que le jour doit à la nuit : Yasmina Khadra - Éditions Julliard - 2008

Un regard très humain sur l’Algérie coloniale

C’est l’histoire d’une bande d’amis sur fond d’Algérie coloniale entre 1830 et 2008. Elle nous est racontée par Younès, qui deviendra assez vite Jonas. Nous sommes dans la région d’Oran, chère au cœur de Yasmina Khadra.

Quelque part, dans l’Oranie, Younès est élevé, avec sa sœur Zahra, dans sa famille paysanne, au milieu d’un petit lopin de terre légué par les ancêtres de son père Issa. Ils mènent une vie miséreuse, marquée par la malchance qui finalement conduira Issa à hypothéquer ses terres, puis, suite à un incendie allumé par malveillance, verra son maigre bien confisqué par l’administration coloniale. Dès lors, il faut partir.

C’est ainsi que la famille se retrouve à Jenane Jato, bidonville d’Oran, dans une petite pièce sombre et misérable, où on dort à même le sol. Le père courageux, fier et déterminé, travaille comme une bête de somme à décharger les bateaux, sur le port d’Oran. Là encore, le mauvais œil aura le dernier mot, malgré l’acharnement exemplaire d’Issa. Devant des difficultés insurmontables, le père sera bien obligé de reconnaître qu’il n’a aucune chance d’assurer quelque avenir que ce soit à son fils. Il décide alors d’accepter l’aide de son frère, pharmacien dans les beaux quartiers d’Oran et lui confie Younès, âgé d’une dizaine d’années.

C’est ainsi que Younès change radicalement de vie, auprès de son oncle Mahi et de sa tante Germaine qui est catholique. Le couple l’appelle Jonas, lui qui a les yeux bleus et ressemble à un ange. Ainsi, son intégration parmi les pieds noirs sera plus aisée, pensent-ils. Il va à l’école et apprend vite. Il y est confronté aux comportements sectaires des petits roumis qui n’hésitent pas à considérer que les Arabes sont paresseux, ce qui le choquera beaucoup. Mais Jonas courbe le dos, n’entre pas en conflit, lorsqu’on lui cherche des ennuis et ainsi arrive à se protéger des agressions. Son père qu’il admire tant disparaît et sombre dans l’alcoolisme. La vie s écoule paisiblement jusqu’au jour où la police vient arrêter son oncle messaliste. Nous sommes à l’époque où la guerre éclate en Europe. Mahi est libéré mais reste très marqué par la semaine passée en prison. Il ne le supporte pas et décide de quitter Oran.

Nous retrouvons Germaine, Mahi et Younès/Jonas à Rio Salado, aujourd’hui El Maleh, pas loin, à l’Ouest d’Oran. Une pharmacie, la seule du village, les y attend et tout le monde reprend ses marques. Jonas, après des débuts difficiles avec Jean-Christophe, issu d’une famille modeste, s’en fera un ami et il rejoindra ainsi le reste de la bande composée de Simon qui est juif, dont le père est malheureux en affaires, et Fabrice élevé par sa mère qui est seule et qui possède plusieurs magasins. Ils seront surnommés « les doigts de la fourche ». Cette solide amitié va constituer le centre de cette saga ainsi que la venue d’Émilie, l’amour impossible de Jonas. Jonas sera pharmacien, comme son oncle.

Cette bande de copains, à laquelle se joignent souvent les deux cousins José et André va vivre les premiers émois amoureux, connaître les brouilles et les bonheurs. Jonas va côtoyer le père d’André qui possède l’une des fermes les plus importantes de la région et assistera aux mauvais traitements infligés par André à son domestique Jelloul. Il fait partie des nantis, mais n’oublie jamais ses origines, sans pour autant se manifester comme musulman. La guerre d’Algérie arrive et « les doigts de la fourche » restent toujours liés, malgré les choix des uns et des autres, mais les périodes de crise se multiplient. Jonas, lui ne choisit toujours pas son camp. Il ne sera amené à aider les combattants de l’ALN que parce qu’il lui sera demandé de dispenser des soins. Ainsi se passe la guerre à Rio avec quelques évènements très marquants qui toucheront durement la bande d’amis. C’est là aussi que chacun fera des choix de vie fondamentaux et que Jonas passera définitivement à côté du grand amour avec Émilie. En 1962, Jonas assistera au départ de ses amis et nous le retrouverons en 2008, à Aix en Provence, dernière demeure d’Émilie, où il va retrouver des septuagénaires qui lui sont chers.

Yasmina Khadra, tout au long de ces 400 pages porte un regard très humain sur cette Algérie coloniale. Jamais il ne met au premier plan les évènements politiques. Il a voulu avec force mettre les protagonistes, la vie quotidienne au centre de ce merveilleux roman. Le choix de la famille adoptive (mixité religieuse et mélange des nationalités) de Younès n’est certainement pas innocent, comme ne l’est pas le fait que la communauté juive soit représentée dans « les doigts de la fourche ». Pourtant, il ne tient pas de discours particuliers sur ces deux sujets. C’est l’une des grandes forces du roman. Le lecteur n’est à aucun moment pris dans une démarche partisane et il perçoit ainsi beaucoup mieux l’attachement passionné à la terre natale. Cette volonté de ne s’attacher qu’au parcours des personnages justifie sans doute le vide entre 62 et 2008.

L’auteur nous avait déjà montré ses talents d’écrivain. Avec ce roman exceptionnel, il s’inscrit définitivement dans la grande littérature. Le plaisir de lire ce livre est en effet autant littéraire que de vivre, l’espace de 400 pages dont on a du mal à s’extirper, avec ces personnages qui nous touchent et nous transportent dans cette Algérie tumultueuse.

Nous ne remercierons jamais assez Yasminna Khadra d’avoir écrit cette très grande saga.

3 commentaires:

Anonyme a dit…

Que pensez-vous de ça ?
Est-ce de la jalousie, ou alors le psy est-il fou, comme le disent certains journaliste algériens lèche-culs ?

Si on oublie le fait que le psy (lui-même romancier) a lu les deux romans, il y a des détails assez troublants.

Jugez-en vous même :

http://karimsarroub.blogs.nouvelobs.com/archive/2009/10/12/ce-que-yasmina-khadra-doit-a-youcef-dris-ou-l-histoire-d-un1.html

Ca a l'air d'un plagiat où, l'auteur de Ce que le jour doit à la nuit, aurait imbriqué sa propre histoire autobiographique (Younes/Jonas) dans le roman de Youcef Dris, paru 4 ans plutôt. Le psy l'explique mieux.

Nadia Abal a dit…

Bonjour,

J'ai lu les deux romans, et je n'ai absolument plus aucun doute sur le pillage du roman de Youcef Dris.
Karim Sarroub parle de plagiat. Il n'y a en effet aucun plagiat (je ne comprends pas pourquoi il a employé ce terme.) Ce dont je suis certaine en revanche, c'est que Yasmina Khadra a tout pillé. Il est impossible d'écrire ce qu'il y a dans Ce que le jour doit à la nuit sans piller Les amants de Padovani. Yasmina Khadra a réécrit l'histoire de Dahmane (Les amants de Padovani) en brodant autour et à côté, ça a fait un roman de 400 pages.

Pourriez-vous ne pas censurer l'avis de Regina Keil, la traductrice de Yasmina Khadra en allemand ?

Je voudrais le reproduire ici tel qu'il a été publié sur le site Groupe Limag (Littérature Maghreb). Regina Keil y laisse même ses coordonnées.

Le voici :

"Chère Hassiba, je n'ai pas seulement lu le livre de Khadra, je l'ai même traduit en allemand récemment.
C'est pour cela que j'étais si curieuse de connaître aussi le livre de Dris.

J'ai juste noté ce qui me frappait, moi: à lire la liste du psy, après coup, je dois dire, oui, en effet, ce qu'il note est juste, mais en lisant l'un et l'autre roman, cela ne saute pas aux yeux, pas aux miens, en tout cas. C'est que Dris a une écriture très concentrée tandis que Khadra a noyé, pour ainsi dire, le poisson ... Bien á vous, bonne soirée, Regina"

Il est consultable ici.

https://groups.google.com/forum/#!msg/limag/eQfmp47BmGs/FG0F7LqtsSAJ

Cordialement.
Nadia

Jean-Michel Pascal a dit…

Chère Nadia,

Je ne vois pas comment un farouche adversaire de la censure l'utiliserait !
Je respecte l'avis des autres parce que j'aime le débat démocratique.
Je ne vous rejoins toujours pas sur ce cas d'espèce, mais ça n'est pas bien grave, d'autant que j'ai aimé les deux livres, pour des raisons différentes et bien que d'une écriture elle aussi différente.

Bien à vous et longue vie à la littérature algérienne qui a besoin de lecteurs.

salam